tu es pressé d'écrire

comme si tu étais en retard sur la vie

s'il en est ainsi fais cortège à tes sources

hâte-toi

hâte-toi de transmettre ta part de merveilleux de rébellion de bienfaisance

effectivement tu es en retard sur la vie

la vie inexprimable

la seule en fin de compte à laquelle tu acceptes de t'unir

celle qui t'es refusée chaque jour par les êtres et par les choses

dont tu obtiens péniblement de-ci de-là quelques fragments décharnés

au bout de combats sans merci

hors d'elle tout n'est qu'agonie soumise fin grossière

si tu rencontres la mort durant ton labeur

reçois-là comme la nuque en sueur trouve bon le mouchoir aride

en t'inclinant

si tu veux rire

offre ta soumission

jamais tes armes

tu as été créé pour des moments peu communs

modifie-toi disparais sans regret

au gré de la rigueur suave

quartier suivant quartier la liquidation du monde se poursuit

sans interruption

sans égarement

 

essaime la poussière

nul ne décèlera votre union.

 

 

René Char

extrait de Commune présence, in Le Marteau sans maître (1934-1935)éditions Corti José