Le premier poème de Si je suis de ce monde est programmatique : «  Tenir journal de ces jours combats livrés ou siestes sable de rivière noter bruissements agitations en dehors de la maison inventorier les nuits sans lune tous les étourdissements debout. » (p.11) D’entrée, l’auteure affirme une forme et un but, refuser l’écrasement. Ces poèmes ne sont pas désespérés ou désespérants ; ils disent avec force et à mi-voix le simple réflexe ou instinct de survie digne : « Tenir…debout ». Entre ces deux mots, c’est la vie qui coule, plus ou moins heurtée, plus ou moins facile. Certains jours sont simples : le bonheur peut être à portée de main si l’on regarde le cerisier. « Tenir penché pieds nus posés sur des cailloux et les noyaux des mille cerises du cerisier en équilibre sur le roulis d’un jardin calme les bras les yeux affairés dans de petites herbes des fleurs debout. » (p.36) C’est souvent plus sombre si l’on considère l’état du monde ou si l’on remonte en mémoire : « Tenir  monsieur je vous en prie la route à droite sans aller tuer pleins phares en face le père d’une toute petite famille banquette arrière bébé solide pas encore pourtant debout. » (p.55) Mais domine pourtant une façon de « tenir sourire » (p.26), dans un effort de dépassement du négatif qui est assez caractéristique de la poésie d’Albane Gellé. On ne s’installe jamais totalement dans la détresse, même si l’infinitif injonctif « tenir » indique bien l’effort, la prise nécessaire sur soi. En ce sens, c’est bien une poésie morale, sans sermon ni bons sentiments : il s’agit de conduire sa vie et de parvenir à un équilibre autant pour soi que pour les autres, quelles que soient les circonstances. «  Tenir à ses bibliothèques à ses bijoux à ses photos jusqu’au jour où définitif tout est perdu sans aucun drame chemin marchant une vie vieillie souriante encore un peu debout. » (p.40) En ce sens, on pourrait qualifier de réconfortante la poésie d’Albane Gellé, ce qui n’est pas si fréquent dans ce qui s’écrit actuellement. Elle indique la possibilité d’un bonheur comme de biais, sans illusion aucune, mais fondé sur des valeurs positives : aimer, écouter, partager… Et si cet engagement est crédible, c’est parce qu’il n’est aucunement naïf ou enfantin : il affirme lucidement qu’il reste de l’espoir, à condition d’aller le chercher. « Tenir de source sûre et certaine que mille choses invisibles se tiennent autour en cohérence cheveux tirés au beau hasard pour tracer route passé présent jusqu’à tous les demains debout. » (p.41)    Par ailleurs, il est intéressant de voir comment la poète construit une forme fixe, persistante, valable sans doute pour ce seul livre, mais efficace. Chaque poème est un petit bloc de prose non ponctuée sauf la majuscule initiale et le point final. Chaque poème débute anaphoriquement par « Tenir » et se clôt par « debout. » Il y a quarante-huit textes montés de la sorte. Au bout de quatre ou cinq pages, le lecteur a saisi le dispositif et attend sa variation : tenir… les rênes, à l’œil, compte, le bon bout, en laisse, conseil… Mais, outre que cette déclinaison est souvent décalée, originale,  (« Tenir sourire, Tenir pleine mer, Tenir la joie, Tenir du fleuve… »), le corps de la phrase est chahuté syntaxiquement. On connaît le début et la fin mais l’entre-deux est un remous de langue qui désoriente le lecteur sans toutefois lui faire perdre pied parce que le poème est bref et que les références sont claires. Ce jeu sur la tension stable/instable est poétiquement intéressant.    A côté de ce livre dans la célèbre collection verte chez Cheyne, il convient de saluer le travail d’Yves Perrine et ses petits livrets aux éditions La Porte. Depuis une dizaine d’années, il fait un travail remarquable par sa modestie, sa qualité et sa persévérance. Le livret que publie Albane Gellé est constitué de seize poèmes comme à la périphérie ou dans le sillage de Si je suis au monde, mais sans la reprise systématique du premier et du dernier mot dans chaque poème. Ceci dit, la proximité d’inspiration entre les deux livres est sensible dès le premier texte : «  Bras de fer debout au poids du monde et aux menaces de la fatigue guirlandes éteintes derrière les champs de tournesol tenir jusqu’à la fin de l’automne. » De même, le second poème commence par « Tenir compagnie… », le troisième par « Debout penché… » L’écho est clair, un peu comme si le livret chez La Porte poursuivait une variation tout en se détachant du livre chez Cheyne.     La poésie d’Albane Gellé est aussi simple que travaillée ; elle mêle les émotions d’enfance aux questions d’adulte face à un monde aussi accueillant qu’hostile, face à une vie autant possiblement  heureuse que traversée de détresse et de doute. Etonnante unité de ton, une sorte de mi-voix qui fait que des poèmes brefs, isolés comme des îles, donnent l’impression finale d’un continu de langue.    [Antoine Emaz]   

Albane Gellé – Si je suis de ce monde  Cheyne éditeur, 62 pages, 16€  Albane Gellé – Pointe des pieds sur le balcon  Ed. La Porte ; par abonnement,  6 numéros, 18 €

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