Je, cheval : la torsion syntaxique de ce titre n’a rien de tordu. Dire Je suis comme le cheval, ce titre par contre aurait été un titre faux, même si en première page il nous est dit qu’il sera question de « ce qui en moi est cheval », ce titre-là n’aurait pas convenu, car perdant à la fois le contact et le face à face. La beauté de la poésie d’Albane Gellé, c’est de savoir être en même temps fougueuse et précise, deux qualités très précieuses. Et dans ce nouveau livre, il y a bien encore l’acuité de l’observation – le face à face avec cet animal qui partage depuis des années la vie de la poète qui est aussi cavalière – tout autant que la plénitude du contact dans une sorte de corps à corps. Un corps à corps en acte : dans ce titre Je, cheval, il y a deux sujets, prêts à entremêler leurs verbes que vont leur donner les petites proses qui font le livre.

« Entremêler », c’est autant l’esquisse d’un affrontement toujours possible que la fusion presque faite. Tout est dans ce « presque », le « nous » unifié est très rare dans le recueil ; il n’apparaît même qu’une fois, pour le clore : « sans selle et sans parole nous partons ». Mais même accompli, la réalité de ce « nous » si particulier est celle d’un écart par rapport au corps habituel : « Le mot cheval au-dedans. Les mouvements les muscles quand au galop, cette chaleur dessous. Quand tout se rassemble, est rassemblé, pour faire vivant le cheval à deux têtes que nous sommes ». Comme on le voit, il y a bien un « nous », mais pour quel drôle de corps ! Un corps comme métamorphosé, harmonieusement élargi. Il y a dans ce livre d’admirables phrases pour le dire : « Le cheval et son homme. (…) Les yeux devant emmènent le corps, pendant que doucement les allures, recommencent à se parler » ; « Ce ne sont pas les miennes, mais j’avance à quatre jambes, assise j’accélère » ; «  En offrande l’encolure, et la tête dans une courbe, que le reste prolonge, avec les mains de l’autre corps. A cheval, l’équilibre s’applique ». «  L’équilibre s’applique » : je l’entends comme une périphrase du « nous », mais bien plus exacte car le dire ainsi c’est rappeler que ce « nous » est un acte incessant, un « jamais acquis », toujours sur une crête, prêt à basculer : « L’extrême attention au monde. Entre panique et jouissance ». Justesse de ce livre fait de portraits en action non pas pour faire « plus vivant », mais pour dire l’inconfort, ou du moins la non-installation qu’est la vie vraiment sentie. Comme si l’attention au cheval était une des plus sûres expériences de l’étrangeté, du désarroi. Cet animal n’est-il pas voué à la peur par-dessus tout ? Et si vite égaré par elle, il ouvre à l’invisible, qui pour lui est problème sans fin, comme dans cette phrase inachevée à cause de lui : « Figé durci sans prévenir dans un chemin désert trop rempli d’invisibles, le cheval y a vu combien de prédateurs, tressaille si le vent ». Donc pour lui l’invisible existe : « Le demi-cercle qu’il galope plante une barrière très visible pour celui exclu mordu ». Le cheval fait même croire que le temps peut s’arrêter: « Des naseaux à la croupe, le cheval attentif à dehors plus qu’à lui-même. Que se passe-t-il quand il s’arrête, les quatre pieds plantés pour toujours ». Quoiqu’il arrive la peur sera son unique pensée, et son seul souci, se retenir au bord de la terreur : « Attaché le cheval guette, tous les dangers contre lesquels il ne pourra rien ». Dans cette phrase que je viens de citer, le plus étrange, le plus inquiétant, c’est la virgule qui sépare le verbe pourtant transitif, « guette », de son complément d’objet, « tous les dangers ». Le cheval est donc une présence qui casse le liant du monde car c’est une présence « sur les nerfs ». Présence si sensible que dès qu’il est là, le monde se défait et se refait en quelque secondes. Il en aura déplacé les classifications. « Si vite le corps paniqué, quand pas assez cheval finalement, l’homme en face. Sinon de la tendresse, brusque dans l’herbe ; le cou tendu comme une oie blanche ». Extrait où s’accumulent les altérations : celle de l’homme cherchant à atténuer son humanité, celle de la tendresse comme un choc, celle du cheval devenu autre animal si peu noble soudain. Parfois le cheval s’échappe ainsi de lui-même, comiquement: « ça se met à galoper, devant un homme réveillé énervé obligé de courir après ces quoi déjà, moitié mules moitié moutons » ou atrocement, dans la déchirure de la quasi folie, comme dans cette vision des courses de chevaux : « Ca siffle et c’est parti, les petits hommes à la chasse, pas besoin de fusil, la proie elle est dessous. Ca cravache encore plus dur pour celui affolé, resté dans ses barreaux ». Folie noire, extraordinairement dite par l’anomalie de la préposition : non pas « resté derrière les barreaux » mais « resté dans les barreaux ». L’effroi, mode extrême de la sensibilité, fait donc autant bouger la langue que le monde. Plutôt que de parler de « corps à corps », ne faudrait-il pas dire alors « être à être » ? Un autre être bouscule mon être, me bouscule de tout son être, et alors la poésie, vraiment, ne vient pas de nulle part.

 

©Ariane Dreyfus, juin 2007

 

Albane Gellé Je, Cheval Éditions Jacques Brémond, 2007 La plupart des textes étaient parus dans la revue Neige d'Août 15 € Frais de port compris si on le commande directement chez l'éditeur : Jacques Brémond Le Clos de la Cournilhe 30210 Remoulins-sur-Gardon