albane gellé

jeudi 9 janvier 2020

Poème de la semaine

            Ce pays est le nôtre

 

Ce pays qui ressemble à la tête d'une jument

Venue au grand galop de l'Asie lointaine

Pour se tremper dans la Méditerranée,

                     ce pays est le nôtre.

 

Poignets en sang, dents serrées, pieds nus,

Une terre semblable à un tapis de soie,

                     cet enfer, ce paradis est le nôtre.

 

Que les portes se ferment qui sont celles des autres,

Qu'elles se ferment à jamais,

Que les hommes cessent d'être esclaves des hommes,

                     cet appel est le nôtre.

 

Vivre comme un arbre, seul et libre,

Vivre en frères comme les arbres d'une forêt,

                      cette attente est la nôtre.

 

 (1948)

Nâzim Hikmet

extrait de Il neige dans la nuit, éditions Gallimard.

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jeudi 12 décembre 2019

Poème (entier) de la semaine !

L’enfance d’Herberto Helder


Au commencement il y avait l’île

Même si on dit

que l’Esprit de Dieu

étreignait les eaux


En ce temps-là

je m’allongeais par terre

pour regarder les étoiles

et je ne croyais pas

que ces corps de feu

pouvaient être dangereux


En ce temps-là

je déterminais la latitude des étoiles

en alignant mes billes

sur l’herbe


J’ignorais que tout poème

était une émeute

maintenant je sais

qu’il peut ébranler 

l’ordre de l’univers

 

J’étais presque un ange

et j’écrivais des rapports

précis

concernant le silence


En ce temps-là

il était encore possible 

de rencontrer Dieu

sur les terrains vagues


Cela se passait avant

d’avoir appris l’algèbre
 
 
José Tolentino Mendoça, traduction de Isabel Meyrelles,

18 + 1 poètes contemporains de langue portugaise, Institut Camoes/Chandeigne, mars 2018
 

 
 

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lundi 2 décembre 2019

Poème de la semaine

J'ignorais que tout poème
est une émeute
maintenant je sais
qu'il peut ébranler
l'ordre de l'univers
José Tolentino Mendonça

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samedi 28 septembre 2019

Poème de la semaine

(...)

 

Trop tard ne veut rien dire quand on est

vivant de là où c'est haut et large plus que haut

et large plus que large

 

Traces d'ours mes enfants

peignez encore le ciel avec des gouttes et des

enfants bercés dans les cavernes

humbles

 

Hélène Sanguinetti

extrait de Et voici ma chanson, éditions Amandier poésie.

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lundi 23 septembre 2019

lettre numéro 4

Chênehutte, 23 septembre 2019

 

Bonjour à vous tous, chères et chers abonnés aux poèmes et aux newsletter de ce blog,

 

Ceci  est une sorte de petite lettre de rentrée, chaque mois de septembre, qui me permet de vous donner des nouvelles, et de formuler les choses qui se sont passées dans l’année, avec ce qui arrive aujourd’hui et mes intentions pour demain.

Côté cheval…

...je continue d'accueillir des cavaliers -débutants ou pas - pour des balades à cheval, en leur proposant s'ils le souhaitent des lectures de poèmes lors d’une petite pause, en mettant pied à terre ou en restant à cheval. Je continue également d’accueillir des enfants, essentiellement pendant les vacances scolaires pour des moments tout simples où l’on est là, ensemble, les enfants, les chevaux et moi. Des moments où l’on parle, pas toujours, des moments où l’on va se balader dans la forêt, où on lit les poèmes accrochés dans les arbres, où on les relit parfois au retour, des moments où on s’amuse avec des parcours dans une petite carrière, où on brosse, on cure, on peigne…

Je souhaite continuer à proposer ces moments pour les petits et les plus grands. En m’adaptant aux demandes et aux saisons.

Côté poésie…

…toutes sortes de beaux projets m’ont été, me sont proposés, de vrais cadeaux. Des voyages – en Roumanie, en Italie, à Taïwan, et dans toutes sortes de beaux lieux en France bien sûr. Des commandes de textes pour des anthologies, des collectifs, des gens, des expositions. Des invitations à des lectures, des festivals, des résidences, de belles rencontres qui agrandissent la tribu d’âmes soeurs, des retrouvailles, des surprises.

Cette année a vu aussi la parution de deux livres, Nos abris, chez Esperluète, qui rassemble des petits monologues en prose, destinés à être dits à voix haute peut-être, des monologues en dialogue les uns avec les autres. Et puis il y a eu Cher animal, aux éditions La Rumeur libre. Un ensemble de lettres adressées à des animaux, avec des dessins de mon amie Séverine Bérard et une post-face d’Eric Baratay. Ce livre a une place particulière pour moi, d’abord parce que cela fait plusieurs années que je suis dans ce chantier d’écriture,  et aussi parce qu’il s’agit de textes directement liés aux animaux, à leur présence sur cette planète, au risque de leur disparition aussi, à nos façons de vivre avec eux. Ce livre - les lectures scientifiques que son écriture a occasionné, les rencontres qu’il provoque avec des gens qui sont engagés dans le domaine de préservation et de défense de la nature, en dehors aussi du  réseau „poésie“ donc -  ce livre est en train de me permettre de relier ce qui compte tellement pour moi depuis toujours, les poèmes et les animaux.

Aujourd’hui, je souhaite vivement continuer de mettre une partie de mon écriture au service de cet amour du vivant, je suis en train de chercher des collaborations/travaux d’écriture/rédaction possibles au sein d’une fondation ayant comme raison la protection des animaux et/ou de l’environnement. Dans le cadre d’un poste à mi-temps ou dans le cadre de missions ponctuelles. Si certains d’entre vous ont des idées ou des pistes dans ce domaine, faites-moi signe !

L’année 2020  verra la publication de deux autres livres chez Cheyne, ce qui me réjouit beaucoup aussi. Le premier, Eau, sera accueilli dans la collection Poèmes pour grandir, et comme son titre l’indique, il sera question de l’eau dans tous les poèmes de ce livre. L’eau la source, la mer, la mémoire, les larmes, etc.  Des poèmes qui se sont écrits grâce à la résidence vécue à Plérin cet hiver-printemps. Merci à Loïc Corouge  qui en a eu l’idée.  Ces poèmes m’ont fait me demander comment j’avais pu ne pas écrire autour de  l’eau avant aujourd‘hui. Le second, L’au-delà de nos âges, rassemble des poèmes qui commencent avant la naissance et qui vont jusqu’après la mort. Entre les deux, il y a grandir sans doute, entre visible et invisible. Je l’ai écrit en lisant et en écoutant beaucoup Christiane Singer. Merci à Cheyne de m’avoir sollicitée pour ce livre.

Merci à vous tous, lecteurs fidèles de ces poèmes de la semaine qui ont souvent du mal à tenir le rythme des semaines… Merci à Jean-Luc Klapka qui m’envoie des poèmes magnifiques quand je suis en retard… Merci à vous tous, âmies-fées, hommes-soeurs, amis, aimés, vivants ou disparus, tribu du coeur dont les liens aident tellement à tenir debout.  Très bel automne à vous. Albane

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vendredi 6 septembre 2019

Poème de la semaine

LA RENCONTRE


Nous avons commencé à parler,
Nous nous sommes regardés, puis détournés.
Sans cesse les larmes me montaient aux yeux
Mais je ne pouvais pleurer.
Je voulais prendre ta main
Mais ma main tremblait.
Sans fin tu recomptais les jours
Qui nous séparaient de la prochaine rencontre,
Mais tous deux nous sentions dans nos coeurs
Que nous allions nous quitter pour toujours.
Le battement de la pendule emplissait la chambre paisible.
«Ecoute, t’ai-je dit, son bruit est si fort,
Comme un cheval au galop sur une route déserte.
Aussi fort que cela ? un cheval qui galope dans la nuit. »
Tu m’as enfermée dans tes bras
Et la pendule étouffait les battements de nos coeurs.
Tu as dit: «Je ne peux m’en aller:
Tout ce qu’il y a de vivant en moi
Est ici pour toujours.»
Puis tu es parti.
Le monde a changé. Le bruit de la pendule a faibli,
S’est amenuisé, est devenu chose infime.
Dans l’obscurité j’ai murmuré: «Si elle s’arrête, je mourrai. »

Katherine Mansfield, Poèmes, Traduit de l’anglais par Anne Wade
Minkowski, éditions Arfuyen

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dimanche 18 août 2019

Poème de la semaine

                 (II)

 

on porte à bout de bras les pierres

du poème

c'est un tout petit cairn qu'on ne voit pas

très bien ni si c'est

le chemin

 

 

 

le bâton dans la main on rassemble

son troupeau d'herbes et de

criquets

 

 

 

 

le bâton        tient         le ciel

 

(...)

 

Frédérique de Carvalho

extrait de 3 montagnes et 2 océans, Propos2éditions

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jeudi 25 juillet 2019

Merci pour les rencontres, merci pour les ruptures, merci pour l'encre séchée dans les flacons et le papier jauni, merci pour les lettres écrites et pour celles auxquelles je n'ai pas répondu, merci pour les chaussures qui ont fait avec moi un bout de chemin et merci pour les étoffes qui m'ont revêtue et parée, merci pour les invitations, merci pour les photos, merci pour les coups de coeur, merci pour les brouilles, merci pour ce service de table où d'autres, peut-être, aimeront manger, merci pour Aldo, merci pour l'ivresse et merci pour le dégoût, merci pour tous les malentendus et le rideau de brume déchiré. Merci pour Adrien perdu et pour Adrien découvert. Merci pour toutes ces choses que j'ai été, dont je suis à la fois pétrie et vivante évadée. Merci pour ces mille et une gouttes dont la dernière a fait déborder le vase. Merci pour tout ce que j'ai été et pour la secousse tellurique qui a tout chambardé - merci pour cette pléthore de choses, de fragments, d'éléments, d'aventures, pour cet apparent chaos dont naît, pour finir - dans l'absolu mystère du lâcher-prise - une unité inattendue, subtile.

Christiane Singer

extrait de Histoire d'âme, éditions Albin Michel.

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lundi 27 mai 2019

Poème de la semaine

                      Ô matins

 

Les gens sont plutôt tournés vers le ciel, quand tu es assis,

tous les gens ont un nombril énorme.

Mets un grain de raisin dans mon nombril et croque-le.

Allonge-toi, recouvre-moi de sable.

 

Ressens sur ton corps mille mains humaines,

arrose-toi d'eau comme une rose,

puis hoche la tête tout étonné,

ô matin !

 

Monte à cheval, allonge-toi sur le cheval,

dis au cheval que tu marcheras à son côté,

descends de cheval et marche à son côté.

 

Un bonheur bat en toi, chaton humide,

je rentre et je sors, rentre et sors.

 

Tomaz Salamun, extrait de L'arbre de vie, éditions franco-slovènes.

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jeudi 2 mai 2019

Poème de la semaine

Quand les chevaux du temps s'arrêtent à ma porte.
J'hésite un peu toujours à les regarder boire
Puisque c'est de mon sang qu'ils étanchent leur soif.
Ils tournent vers ma face un oeil reconnaissant
Pendant que leurs long traits m'emplissent de faiblesse
Et me laissent si las, si seul et décevant
Qu'une nuit passagère envahit mes paupières
Et qu'il me faut soudain refaire en moi des forces
Pour qu'un jour où viendrait l'attelage assoiffé
Je puisse encore vivre et les désaltérer. 

Jules Supervielle,

extrait de Œuvres complètes, éditions Gallimard, coll. La Pleiade

 

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