albane gellé

vendredi 6 septembre 2019

Poème de la semaine

LA RENCONTRE


Nous avons commencé à parler,
Nous nous sommes regardés, puis détournés.
Sans cesse les larmes me montaient aux yeux
Mais je ne pouvais pleurer.
Je voulais prendre ta main
Mais ma main tremblait.
Sans fin tu recomptais les jours
Qui nous séparaient de la prochaine rencontre,
Mais tous deux nous sentions dans nos coeurs
Que nous allions nous quitter pour toujours.
Le battement de la pendule emplissait la chambre paisible.
«Ecoute, t’ai-je dit, son bruit est si fort,
Comme un cheval au galop sur une route déserte.
Aussi fort que cela ? un cheval qui galope dans la nuit. »
Tu m’as enfermée dans tes bras
Et la pendule étouffait les battements de nos coeurs.
Tu as dit: «Je ne peux m’en aller:
Tout ce qu’il y a de vivant en moi
Est ici pour toujours.»
Puis tu es parti.
Le monde a changé. Le bruit de la pendule a faibli,
S’est amenuisé, est devenu chose infime.
Dans l’obscurité j’ai murmuré: «Si elle s’arrête, je mourrai. »

Katherine Mansfield, Poèmes, Traduit de l’anglais par Anne Wade
Minkowski, éditions Arfuyen

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dimanche 18 août 2019

Poème de la semaine

                 (II)

 

on porte à bout de bras les pierres

du poème

c'est un tout petit cairn qu'on ne voit pas

très bien ni si c'est

le chemin

 

 

 

le bâton dans la main on rassemble

son troupeau d'herbes et de

criquets

 

 

 

 

le bâton        tient         le ciel

 

(...)

 

Frédérique de Carvalho

extrait de 3 montagnes et 2 océans, Propos2éditions

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jeudi 25 juillet 2019

Merci pour les rencontres, merci pour les ruptures, merci pour l'encre séchée dans les flacons et le papier jauni, merci pour les lettres écrites et pour celles auxquelles je n'ai pas répondu, merci pour les chaussures qui ont fait avec moi un bout de chemin et merci pour les étoffes qui m'ont revêtue et parée, merci pour les invitations, merci pour les photos, merci pour les coups de coeur, merci pour les brouilles, merci pour ce service de table où d'autres, peut-être, aimeront manger, merci pour Aldo, merci pour l'ivresse et merci pour le dégoût, merci pour tous les malentendus et le rideau de brume déchiré. Merci pour Adrien perdu et pour Adrien découvert. Merci pour toutes ces choses que j'ai été, dont je suis à la fois pétrie et vivante évadée. Merci pour ces mille et une gouttes dont la dernière a fait déborder le vase. Merci pour tout ce que j'ai été et pour la secousse tellurique qui a tout chambardé - merci pour cette pléthore de choses, de fragments, d'éléments, d'aventures, pour cet apparent chaos dont naît, pour finir - dans l'absolu mystère du lâcher-prise - une unité inattendue, subtile.

Christiane Singer

extrait de Histoire d'âme, éditions Albin Michel.

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lundi 27 mai 2019

Poème de la semaine

                      Ô matins

 

Les gens sont plutôt tournés vers le ciel, quand tu es assis,

tous les gens ont un nombril énorme.

Mets un grain de raisin dans mon nombril et croque-le.

Allonge-toi, recouvre-moi de sable.

 

Ressens sur ton corps mille mains humaines,

arrose-toi d'eau comme une rose,

puis hoche la tête tout étonné,

ô matin !

 

Monte à cheval, allonge-toi sur le cheval,

dis au cheval que tu marcheras à son côté,

descends de cheval et marche à son côté.

 

Un bonheur bat en toi, chaton humide,

je rentre et je sors, rentre et sors.

 

Tomaz Salamun, extrait de L'arbre de vie, éditions franco-slovènes.

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jeudi 2 mai 2019

Poème de la semaine

Quand les chevaux du temps s'arrêtent à ma porte.
J'hésite un peu toujours à les regarder boire
Puisque c'est de mon sang qu'ils étanchent leur soif.
Ils tournent vers ma face un oeil reconnaissant
Pendant que leurs long traits m'emplissent de faiblesse
Et me laissent si las, si seul et décevant
Qu'une nuit passagère envahit mes paupières
Et qu'il me faut soudain refaire en moi des forces
Pour qu'un jour où viendrait l'attelage assoiffé
Je puisse encore vivre et les désaltérer. 

Jules Supervielle,

extrait de Œuvres complètes, éditions Gallimard, coll. La Pleiade

 

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lundi 8 avril 2019

Poème de la semaine

   Les alliés

 

J'ai des alliés

Que je ne connais pas.

 

J'ai des alliés

Qui me tiennent en vie,

Qui me donnent racine.

 

J'ai des alliés

Qui sont à mon côté,

Qui me prêtent main-forte.

 

Peut-être que ma vie

Se passe à les chercher.

 

Je sais, je crois savoir

Un peu quoi je maudis

Je ne sais pas qui m'aide.

 

Eugène Guillevic, extrait de Sphère, éditions Poésie/Gallimard

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vendredi 8 mars 2019

Poème de la semaine

Une vie pour une petite pile de livres, l'entreprise peut paraitre assez vaine. Et dans les mauvaises passes, on peut être pris par un remous d'absurde et partager l'"à quoi bon ?" de la plupart de nos contemporains. Certes. Dans ces moments, il convient de ne pas oublier combien écrire a intensifié vivre, et inversement. Alors, non, il n'y a vraiment rien à regretter.

Antoine Emaz

extrait de D'écrire, un peu, aux éditions Aencrages & Co.

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samedi 23 février 2019

Poème de la semaine (merci toujours à Jean-Luc Klapka !)

La lumière voyageait à travers champs ;
Demeura.
Les grandes herbes arrêtèrent d’osciller.
L’esprit bougea, pas tout seul,
À travers l’air clair, dans le silence.


    Etait-ce la lumière ?
    Était-ce la lumière à l’intérieur ?
    Était-ce la lumière à l’intérieur de la lumière ?
    L’immobilité prenant vie,
    Mais toujours immobile ?

    Un souffle plein de vie, compréhensible,
    Te divertissait autrefois.
    Il reviendra.

    Reste immobile.
    Attends.

 

Théodore Roethke, extrait de « C’était le début de l’hiver » conférence de Valérie Sourisseau, 2012 (éditions Revue-Conférence)

 

 

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jeudi 31 janvier 2019

Poème de la semaine

(...)

Elle éclatait en fleurs

Et sans cela nous serions morts

De ne pouvoir dire

Notre gratitude

 

Nous avons été des arbres

Et tu fus parmi nous

A présent

Déracine ton ombre

Porte haut le feuillage des années sans nom

Et marche.

(...)

extrait de Un récit, Chloé Landriot, Polder 174 (par de la revue Décharge et les éditions Gros Textes)

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jeudi 17 janvier 2019

Poème de la semaine

Le mot infini est infini,
Le mot mystérieux est mystérieux.
Tous deux sont infinis, mystérieux.
Syllabe après syllabe tu tentes de les convoquer
sans qu’une lumière annonce leur empire,
sans qu’une ombre dise à quelle distance d’eux
est l’opacité où tu évolues.
Ils vont vers l’éclatante clarté et y nichent,
quand tu les laisses libres dans l’air
en espérant qu’une aile inexplicable
t’emporte vers leur vol

Y a-t-il autre chose que sa saveur dans le goût de la vie ?


Ida Vitale, Ombre de la mémoire, anthologie de la poésie hispano-américaine, éditions Gallimard, Collection du monde entier, 2009, traduction de Jean-Luc Lacarrière

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