albane gellé

lundi 27 mai 2019

Poème de la semaine

                      Ô matins

 

Les gens sont plutôt tournés vers le ciel, quand tu es assis,

tous les gens ont un nombril énorme.

Mets un grain de raisin dans mon nombril et croque-le.

Allonge-toi, recouvre-moi de sable.

 

Ressens sur ton corps mille mains humaines,

arrose-toi d'eau comme une rose,

puis hoche la tête tout étonné,

ô matin !

 

Monte à cheval, allonge-toi sur le cheval,

dis au cheval que tu marcheras à son côté,

descends de cheval et marche à son côté.

 

Un bonheur bat en toi, chaton humide,

je rentre et je sors, rentre et sors.

 

Tomaz Salamun, extrait de L'arbre de vie, éditions franco-slovènes.

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jeudi 2 mai 2019

Poème de la semaine

Quand les chevaux du temps s'arrêtent à ma porte.
J'hésite un peu toujours à les regarder boire
Puisque c'est de mon sang qu'ils étanchent leur soif.
Ils tournent vers ma face un oeil reconnaissant
Pendant que leurs long traits m'emplissent de faiblesse
Et me laissent si las, si seul et décevant
Qu'une nuit passagère envahit mes paupières
Et qu'il me faut soudain refaire en moi des forces
Pour qu'un jour où viendrait l'attelage assoiffé
Je puisse encore vivre et les désaltérer. 

Jules Supervielle,

extrait de Œuvres complètes, éditions Gallimard, coll. La Pleiade

 

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lundi 8 avril 2019

Poème de la semaine

   Les alliés

 

J'ai des alliés

Que je ne connais pas.

 

J'ai des alliés

Qui me tiennent en vie,

Qui me donnent racine.

 

J'ai des alliés

Qui sont à mon côté,

Qui me prêtent main-forte.

 

Peut-être que ma vie

Se passe à les chercher.

 

Je sais, je crois savoir

Un peu quoi je maudis

Je ne sais pas qui m'aide.

 

Eugène Guillevic, extrait de Sphère, éditions Poésie/Gallimard

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vendredi 8 mars 2019

Poème de la semaine

Une vie pour une petite pile de livres, l'entreprise peut paraitre assez vaine. Et dans les mauvaises passes, on peut être pris par un remous d'absurde et partager l'"à quoi bon ?" de la plupart de nos contemporains. Certes. Dans ces moments, il convient de ne pas oublier combien écrire a intensifié vivre, et inversement. Alors, non, il n'y a vraiment rien à regretter.

Antoine Emaz

extrait de D'écrire, un peu, aux éditions Aencrages & Co.

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samedi 23 février 2019

Poème de la semaine (merci toujours à Jean-Luc Klapka !)

La lumière voyageait à travers champs ;
Demeura.
Les grandes herbes arrêtèrent d’osciller.
L’esprit bougea, pas tout seul,
À travers l’air clair, dans le silence.


    Etait-ce la lumière ?
    Était-ce la lumière à l’intérieur ?
    Était-ce la lumière à l’intérieur de la lumière ?
    L’immobilité prenant vie,
    Mais toujours immobile ?

    Un souffle plein de vie, compréhensible,
    Te divertissait autrefois.
    Il reviendra.

    Reste immobile.
    Attends.

 

Théodore Roethke, extrait de « C’était le début de l’hiver » conférence de Valérie Sourisseau, 2012 (éditions Revue-Conférence)

 

 

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jeudi 31 janvier 2019

Poème de la semaine

(...)

Elle éclatait en fleurs

Et sans cela nous serions morts

De ne pouvoir dire

Notre gratitude

 

Nous avons été des arbres

Et tu fus parmi nous

A présent

Déracine ton ombre

Porte haut le feuillage des années sans nom

Et marche.

(...)

extrait de Un récit, Chloé Landriot, Polder 174 (par de la revue Décharge et les éditions Gros Textes)

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jeudi 17 janvier 2019

Poème de la semaine

Le mot infini est infini,
Le mot mystérieux est mystérieux.
Tous deux sont infinis, mystérieux.
Syllabe après syllabe tu tentes de les convoquer
sans qu’une lumière annonce leur empire,
sans qu’une ombre dise à quelle distance d’eux
est l’opacité où tu évolues.
Ils vont vers l’éclatante clarté et y nichent,
quand tu les laisses libres dans l’air
en espérant qu’une aile inexplicable
t’emporte vers leur vol

Y a-t-il autre chose que sa saveur dans le goût de la vie ?


Ida Vitale, Ombre de la mémoire, anthologie de la poésie hispano-américaine, éditions Gallimard, Collection du monde entier, 2009, traduction de Jean-Luc Lacarrière

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mercredi 2 janvier 2019

Poème de la semaine

Je sortirai regarder la pleine lune à l’aube.
Je ne l’interrogerai pas (ni elle non plus).
Nous nous regarderons avec la fixité d’une dernière rencontre.
Sa pitié pour ma pâleur, ma rancune pour son lit
de roche, n’interrompront pas le sourd amour de tant d’années.


Je ne lui demanderai pas de poèmes, je ne traînerai pas sa couronne
jusqu’à ma table de travail.
Elle à sa place, moi à la mienne : tel est le vieux filet,
l’expédition, mon désir couvert d’ombres,
comme les écailles d’un poisson platiné.


Lorsque le nuage errant la couvrira, j’irai dormir.
La certitude de la retrouver – si je me réveille -                           est l’esprit secret de ma maison dans la moiteur de la nuit.


Pauline Vinderman, Barque noire, Editions Lettres vives, traduction de
Jacques Ancet

ET UN GRAND MERCI A L'AMI Jean-Luc KLAPKA, qui m'envoie souvent et généreusement des poèmes à découvrir, pour -entre autres - nourrir ces envois de Poèmes de la semaine... dont j'ai du mal à tenir le rythme régulier ...!

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vendredi 30 novembre 2018

Poème de la semaine

Je vous entends m'appeler et je ne résiste pas, enclose dans ma chair, à l'étrange nudité de votre visage. Plus jamais de souffle court, de respiration haletante ou de monts longés de désirs relégués aux souterrains. Je parle du plus loin pour poser la vie; je cours ce risque d'accéder au plus près de la réalité. Je m'applique à traduire, suspendue dans l'attente, une langue qui m'est inconnue. J'éprouve la correspondance des codes somnambules.

Danielle Fournier

extrait de Poèmes perdus en Hongrie, vlb éditeur.

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jeudi 15 novembre 2018

Poème de la semaine

L'ange

 

Dans une inclination du front il rejette loin

de lui ce qui limite et contraint;

car dans son coeur passe, dressé, immense,

ce qui éternellement est à venir et virevolte

 

Les cieux profonds lui paraissent peuplés

   de figures

et chacune peut l'appeler : viens, reconnais-

A ses mains légères ne confie rien à porter

de ce qui t'accable. Sans quoi elles viendraient

   de nuit

 

chez toi pour t'éprouver, t'obligeant à lutter

   plus encore,

et traverseraient la maison comme des furies

et te saisiraient comme si elles t'avaient créé

pour t'extraire de ta forme.

 

Rainer Maria Rilke,

extrait de "Nouveaux poèmes",in Célèbre la terre pour l'ange, éditions Albin Michel

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