Note de Ludovic Je te nous aime

 

On ne juge pas de la qualité d’un livre à son épaisseur. Où que j’aille est une plaquette de vingt pages, et cela ne réduit en rien l’épaisseur de son intimité. Courts poèmes de prose comme le plus souvent chez Albane Gellé, ceux-ci s’ouvrent par un « tu » non identifié qui indique la place de ce destinataire : permanente et précieuse : « Tu voyages avec moi, tu n’es pas encombrant. » Les pages suivantes n’éclaireront qu’en creux ce destinataire : quelqu’un de présent dont on devine assez vite qu’il s’agit d’une figure absente, que son absence rend non seulement présente, mais aussi bienveillante, rassérénante. Cette présence est soulignée dans les gestes du quotidien (« Pendant que je m’affaire à fermer un manteau, à cueillir des cerises, à seller un cheval ») comme dans l’évocation d’éléments plus intérieurs ou qui paraissent davantage liés à ce destinataire (« tendresses dans le cou », « derrière des stores vénitiens »). On devine qu’il s’agit d’un proche, disparu, ce que, dans une parenthèse discrète, un envoi viendra confirmer à l’issue du poème : ce n’est pas la première fois non plus qu’Albane Gellé évoque son père, disparu lorsqu’elle était enfant. Cette discrétion, on la retrouve dans l’intimité que porte le poème : ni hagiographie, ni autobiographie : seul domine cet espace singulier où le vivant, accompagné du mort, semble accéder à une dimension de soi-même, non parce que le mort fabriquerait du vivant, mais parce qu’il emplit le vide et raisonne les peurs. Au fond, il devient un signe de quiétude et de paix, donc il autorise – à aller en soi. Il est d’ailleurs associé à la stabilité, comme les arbres dont il est question dans le poème (« ils n’échappent à rien »), ou à la féérie qui transforme la perception de la vie (« Je m’attends chaque instant à des choses merveilleuses : elles arrivent. ») et la manière de s’y déplacer (« Dans la maison, je recompose des mouvements, je délimite mes territoires »).  
Cette relation particulière est aussi une preuve d’amour, car c’est lui qui la favorise autant qu’elle le rend possible, au-delà de la disparition. Il n’y a pas d’automatisme dans l’amour, là comme ailleurs chacun se débrouille avec ce qu’il est ; une expérience ne témoigne que d’elle-même, le lecteur s’y retrouvera ou non. Ici, il n’est pas question de spiritualité, ou de superstition, mais d’une prise de conscience. A trois reprises, on trouve des interrogatives qui n’en sont pas vraiment, puisqu’elles n’ont pas de point d’interrogation ; elles ne sont pas non plus des questions oratoires – elles abandonnent la question au passé pour laisser place au présent de l’apaisement : « Et toi, de quel côté es-tu, pendant longtemps je t’ai cherché. Aujourd’hui je te parle. » Cet aujourd’hui établit une boucle dans le poème, puisque celui-ci débute et s’achève par les deux mêmes phrases au présent de l’énonciation, dont l’une sert de titre. Parler et écrire - ce livre en est le résultat - se fait dans une écriture simple, au meilleur sens du mot ; cela ajoute à l’intimité ainsi qu’à la manière dont elle peut se prolonger chez le lecteur, de même que l’envoi, pudiquement placé à la fin, le laisse libre d’entrer et de lire comme il le souhaite. J’y associerai également la maquette et la qualité des dessins d’Anne Leloup qui distribuent le poème d’une façon discrète et aérienne. 
 
[Ludovic Degroote] 
 
Albane Gellé, Où que j’aille, Esperluète éditions , 20 p., 8 euros